« Le voyage de Chihiro » et mai 68

Il y a longtemps, en 2002, je crois, j’ai vu le film « Le voyage de Chihiro » et cela a été une expérience bouleversante. Et cela m’a posé d’infinies questions sur mon éducation.

Mon père a été maoïste, ma mère fille d’instituteurs communistes m’a transmis de profondes valeurs de gauche.

Mais voilà, en voyant ce film, je les ai reconnus. J’ai reconnu peut-être leur côté obscur.

Au début du film, la petite arrive avec ses parents dans une sorte de fête foraine déserte. Les parents se mettent à manger, la laissant seule. En mangeant, ils se transforment en cochons. Et la petite est seule, seule. Alors elle entreprend un voyage. Un long et périlleux voyage.

J’en ai beaucoup voulu à mes parents d’avoir été des sortes de jouisseurs insouciants. Mon père disait souvent : « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans et moi, j’ai toujours 17 ans ».

Alors pourquoi devenir père si on rêve d’être un éternel adolescent ?

Et puis. Et puis la vie m’a appris à reconnaitre le profond humanisme qui les habite tous les deux. La vie m’a appris qu’ils s’aiment profondément et que c’est pour cela que, parfois, ils s’occupent aussi d’eux. La vie m’a appris que le plaisir, sexuel, de bouche, est la seule réalité appréhendable qui peut dissiper toutes nos illusions.

La vie m’a appris que mes critiques à leur égard étaient peut-être légitimes mais qu’elles étaient aussi amères.

Aujourd’hui, donc, je suis en voyage. Je voyage. Oui, je voyage. C’est un plaisir infini. Que je leur dois.

Parce qu’ils m’ont montré le chemin de l’audace et de la responsabilité, le chemin qui vibre et qui jouit et non pas celui qui se tait, coupable. Le chemin de la vie.

 

J’ai le souvenir de beaucoup de heurts avec mon père. A table. Sobre mesa. Discussions intellectuelles infinies. J’y prenais un grand plaisir. Mais lorsqu’avec les études j’ai compris que j’avais le droit de penser autre chose que lui, j’ai fini par devenir féministe et par prendre conscience qu’inconsciemment, il utilisait l’argument d’autorité du sexe pour assoir sa pensée. Je me suis violemment rebellée. Il y a eu beaucoup de vagues. Ma mère, féministe dans sa jeunesse, toujours féministe d’ailleurs, a été d’un grand secours, sans jamais blesser mon père.

Aujourd’hui, je sais que nous avons construit ensemble, tous les trois, un féminisme intelligent qui a deux principes forts et indéracinables : l’amour des hommes et le respect des femmes.

C’est en ce sens que je m’engage en féminisme. J’ai récemment découvert la pensée de Judith Butler qui est essentielle et souvent, je le crois, mal comprise. Deux concepts cardinaux l’animent : celui de la vulnérabilité et celui de la performativité du langage. Ces deux principes pour moi sont tout à fait compatibles avec ce que m’ont appris mes parents. La puissance de la parole de mon père m’a appris à savoir dire ce que je pense. La vulnérabilité assumée mais non complaisante de ma mère a créé en moi le désir d’un homme qui sache être une vraie épaule sans jamais être une cage.

Je crois donc très profondément que les progrès du féminisme ne se feront pas sans les hommes.

J’avais ainsi lu, au hasard de mes lectures, dans un livre dont s’était occupé Andrea Fabiano, professeur de littérature italienne à la Sorbonne, quelque chose qui m’avait beaucoup marqué. Il disait que la réputation des femmes tient beaucoup aux hommes. Oui, je crois à cela. Je crois que notre responsabilité de femme c’est de savoir aimer les hommes qui ont compris cette vérité. Pas les autres.

Publicités