Fiançailles et promesses

 

Naissance

Variations primitives

Petit lampadaire vert doux suspendu dans le vide, ta perle tristement nacrée est pour moi une tendre indication.

Morne volet vert sombre, solidement accroché au mur, tu perces audacieusement l’air tiède du matin.

Et toi laurier, superbe laurier surgi des pavés si doucement grisâtres, accroche toi à ton tuteur et tu deviendras beau.

Bouteille, vieille amie translucide, tu es comme un amour d’enfance : tu as toutes les apparences d’une très délicate tendresse mais tu es vide ou alors pleine d’un poison dont tu caches la vraie couleur.

Tendre manteau de feutre apparu dans le froid d’un mou recoin de marbre, le soleil tout à l’heure te baignait de sa bienveillante lumière.

Et moi, depuis mon angle encore mal affermi mais déjà jubilatoire, je contemplais sans le savoir ta couleur idéale et profonde.

 

Pour demander pardon

Il est des amertumes que l’on aurait voulu ne pas connaître.

Mais elles sont là, comme perdues dans le vide de nos pauvres existences. Petits fantômes. Pauvres pantins. Tristes dérisions. Fausses profondeurs.

Nous les regardons avec une sorte de désespérant étonnement et nous ne savons pas quoi en faire.

Ainsi parfois le vin sans fond nous fait faire ce que certains appellent avec beaucoup de complaisance des écarts et ce que d’autres nomment peut-être un peu trop durement un adultère.

L’important, dans ce désastre presque sinistre, est de rester très fidèle à une radicale justesse du sentiment. Seule compte en effet la difficile sincérité. C’est elle qui fait naître les plus profondes douceurs et les amours les plus solides.

Le temps forge les poètes. Mais aussi les épreuves.

L’amour est une chose puissante que la faute effleure et fait vaciller mais l’amour aussi se nourrit de certaines douloureuses chutes qu’il guérit et transpose.

 

Porosité

Le froid est un fait climatique dont il est médicalement parlant, mais peut-être pas seulement, raisonnable de se protéger.

Le froid pourtant a aussi vu naître quelques beautés. Celles géographiques et translucides du grand Nord et celles plus intérieures des tristesses occidentales.

Le froid saisit et fait d’une certaine manière advenir à soi-même puisqu’il impose un implacable souci de soi.

Le froid en vérité fait naître de savantes littératures qui n’interdisent pas tout à fait l’aspiration au bonheur puisque du froid, avec un manteau, fût-il un peu abimé et râpé, du froid on peut se protéger.

 

Le génie

Le génie, c’est ce que nous pensons tous, est une chose qui brille et qui est dorée, aveuglante et saisissante.

C’est faux, disons-le avec une certaine audace mais néanmoins fidèle à notre précieuse spontanéité.

Le génie se nourrit de la boue et y retourne. Voilà où est la littérature lorsqu’elle guérit profondément. C’est ça le pansement vital qui naît des mots lorsqu’ils coulent d’une innocente source. Toute transparence est une imposture et cache certaines viscosités. C’est bien ce que raconte un mot douteux bien que sublime : « pur ». Il n’est pas de pureté sans impureté préalable. Aucune littérature n’est spontanément morale. Toute littérature naît d’une traversée et d’une expérience, qu’elle qu’en soit la durée. Toute littérature est fulgurance mais rien ne naît sans une couche dense et intense d’humanité, de fange, d’héroïsme oui mais aussi de médiocrité difficilement mais courageusement éprouvée.

 

Conglomérats

Solidités rugueuses, où donc trouvez-vous votre équilibre inédit ?

Est-ce la dureté de la vie qui vous a fait si forts ? Est-ce la dureté de la vie qui vous a fait si tendres ? Est-ce la dureté de la vie qui vous a fait pour moi si indescriptiblement essentiels ?

Solidités rugueuses, je vous offre ce que j’ai de plus précieux et de plus vital : un peu plus que de la compassion, un peu mieux que de la douceur. Je vous offre, en y ayant beaucoup pensé, mon cœur qui réussit à peine à vous le dire, mes pensées les plus chères et mon étrange corps dont naît cette écriture qui est pour moi comme le plus fondamental des contrats, comme la plus fiable des garanties, comme le plus profond des engagements.

Je vous offre une chose qui plaît beaucoup aux hommes et que je défends parfois avec difficultés : mon éclatante sympathie et ma profonde joie de vivre.

Ce faisant, je vous rends un peu de ce que vous m’avez offert, en vous donnant aussi avec un petit cri de frayeur ma solaire confiance et, si vous savez le cueillir, mon tout petit amour ; et, si vous savez la voir, ma très profonde mais très délicate vertu.

Et ma naissante littérature.

 

Un petit peu de pensée à l’état pur

Certaines naissances sont paradoxales. Certaines fidélités sont si profondes qu’elles semblent trahisons. Et certaines impulsions, certains mouvements fondamentaux du cœur sont en fait de puissants gouffres où l’amour se perd. Le corps et le cœur sont voisins mais prennent parfois et très malgré nous, des directions opposées. C’est dans ce genre de circonstances qu’il importe de s’excuser et de demander aux secrets du papier qu’il vous accorde sa si difficilement conquise réconciliation.

Le désir d’écrire est une puissante fable : toute forme d’écriture naît d’une absolue nécessité.

Mon écriture à moi en tous cas est offrande à l’autre, souci de justesse et, bien sûr, désir de bien-être. J’écris car j’ai vu le paradis du loin de ma triste campagne. J’écris car il m’importe d’embellir les petits précipices qui me séparent d’un être bien précis. Et j’écris sans chercher le scandale parce que je crois à la complexité de notre désir, parce que je crois que quand le poids est trop lourd, il importe de le fluidifier, de déposer sur les fissures un peu d’eau et de baume.

C’est exactement, en tous cas je l’espère – et je crois profondément en cette puissance là –, le sens réel de tout acte littéraire. C’est un don. Un don gratuit mais très prétentieux à l’humanité toute entière. A elle ensuite de s’en saisir, de cueillir les fruits difficilement mûris mais pleins d’espérances et d’authentique vitalité. C’est à l’humanité entière ensuite de faire l’effort de comprendre le message. A elle aussi de consoler le poète, de saisir sa faille et de faire de sa miraculeuse fleur un très doux mais très essentiel ornement. C’est à elle qu’il incombe de mastiquer et d’élaborer ensuite les instants que le poète translucide a croisé dans sa vie.

Le poète est récompensé lorsque son expérience est reconnue comme unique mais tendrement universelle. Le poète ne fait que s’employer du mieux qu’il peut et dans les limites de sa radicale exigence à aimer un seul être mais à travers lui l’Humanité entière. C’est pourquoi parfois, cette entreprise est si ardue qu’il tombe dans un puits. Si personne ne vient le secourir, il y reste car se nourrir de l’instant et se faire accepter de l’Humanité est une chose qui implique de se livrer dans toute sa terrifiante fragilité.

Pour pouvoir vivre, disons plus justement bien vivre, il faut alors absolument rencontrer un être tendre et délicat qui puisse vous ouvrir les lourdes portes du bonheur et vous aider à passer de l’autre côté du tissu fin qui vous sépare de vous-même. Un être puissamment sensible, un bras pour y glisser le vôtre. Un être qui puisse accepter la plus profonde et la plus indestructible des dévotions. Il pourrait bien alors cet autre si précieux y trouver des grâces inconnues, des joies nouvelles, un sens à sa vie, la source sublime d’une aube enfin apaisée, sa plus belle aventure et la plus sincère des tendresses.

Ainsi, imaginons-le et mettons-y tant d’espoir, ainsi pourrait naître un couple heureux offrant à qui veut bien l’entendre une bonne nouvelle. Celle de l’apaisement et du bonheur possible. Cette idée très heureuse et réellement pure : l’angoisse finalement vaincue, la traversée accomplie et l’écriture qui devient tout d’un coup miraculeusement possible. La puissance formidable de l’expérience humaine. L’indescriptible joie de la guérison. L’infinie profondeur d’une limpide déclaration d’amour.

 

Se déposer quelque part

Sans jamais citer le nom de cet endroit unique, cherchons, cherchons à nous déposer quelque part.

Le paradis n’existe pas et nous l’avons péniblement découvert.

Mais un lieu tout simple et bien réel, un lieu où l’on puisse enfin échapper à la malédiction de l’errance, un lieu d’adoption, cela oui, nous l’espérons et nous l’appelons de toutes nos forces.

Un lieu nourricier et où la vérité n’est jamais cruelle.

Un lieu ou un être. Un point d’appui. Un endroit où écrire et où nos fausses souffrances pourrait enfin trouver l’air qui leur manque.

Un lieu subtil mais un lieu simplement où il serait doux de marcher.

 

Les yeux ouverts

Mes yeux sont parfois coupablement mi-clos de plaisir.

Mais mes vrais yeux sont là et t’observent avec une grande timidité mais aussi une puissante profondeur et une précision d’orfèvre.

Tu m’as dit « sois heureuse » et je te réponds en riant : « pas sans toi ! ».

 

Vivre

Vivre c’est accepter ce qu’il y a d’inattendu dans l’existence.

Mais écrire, dans le calme plat d’une petite chambre simple, ou bien dans un café, quand une femme qui a compris que vous aviez besoin de chaleur, vous fait un précieux petit cadeau qui semble dérisoire mais qui venant du cœur vous redonne confiance, écrire c’est aussi vivre et joyeusement s’ouvrir. Accepter sans rougir cette petite offrande.

Cette histoire-là, celle du petit cadeau qui en appelle un gros, cette histoire-là n’est pas finie et en vérité, elle ne fait que commencer !

 

Se déployer

Je me déploie doucement et j’apprends pas à pas toutes mes réalités, lovée au creux d’un peuple qui dit toujours sans le vouloir, sans le savoir, la plus fulgurante et la plus décisive des vérités.

 

Indécence, candeur

Que ceux qui veulent bien entendre m’écoutent.

Je ne suis pas poète. Je suis poétesse.

Je parle de choses dont peut-être il ne faut pas parler mais je ne cherche ni le sulfureux, ni même le percutant scandale.

Je cherche à ouvrir mon cœur complexe. Je cherche à faire frémir ma peau de soie.

 

Réconciliation

Seule compte la vérité aveuglante de l’instant précisément vécu.

Mais parfois, on cueille un peu trop le jour, on se réconcilie trop avec la vie. On croit trouver une certaine justesse et l’on ne trouve en fait qu’un peu de couteux plaisir.

 

Dureté d’un certain silence

Tout le monde écrit sur une plaie ouverte qui est ou purulente ou joliment soignée mais néanmoins toujours là et ses bords indécidables vibrent un peu dans l’air articulant une jolie musique un peu amère, une étrange chanson dont parfois on oublie les paroles.

 

Faux accords

Le piano est un instrument qui demande beaucoup de travail, à la mesure de la largeur bien calculée de son clavier et de la multiplicité presque vertigineuse de ses touches bicolores.

Si le doigt ripe, si la main glisse, se produit un petit drame de l’art qui n’a rien de plaisant mais aussi rien de tragiquement irréparable. Le public un peu gêné pardonne à l’artiste la subite compassion attristante qu’il a maladroitement fait naître.

On gardera du concert un souvenir un peu terni mais amusé car on aura compris qu’aucun dieu ou qu’aucune déesse n’est infaillible ce qui est en fin de compte une nouvelle plutôt rassurante.

 

Naissance du rire

Il n’est pas de chose plus mystérieuse que la commissure des lèvres et le filet musculaire savamment architecturé autour qui la fait se mouvoir.

Les médecins disent avec une confiance en eux sans doute un peu excessive que tout vient et tout retourne à une réalité bien scientifique qu’ils nomment d’un mot comiquement barbare : le zygomatique.

Et l’on pourrait s’en tenir là. Finalement, effectivement, c’est ce petit brin là tout rose qui se tendant fait naître la divine ouverture et il n’y a là, alors, n’en déplaise aux amoureux des vérités mouvantes, rien de magique.

Le poète pourtant ne saurait se satisfaire d’une si laconique explication. Un peu idiot peut-être ou mieux délicieusement naïf, le poète veut croire que cette illumination bouleversante du visage naît d’un mouvement global du corps où il a bien longtemps mûri.

 

La langue étrangère

On y saisit, si l’on n’y prend pas garde, une petite vulgarité un peu dérangeante et qui surgit en réalité du sentiment nécessairement inquiétant de l’inconnu.

Mais si l’on s’en donne un peu la peine, on trouvera dans cette aventure-là certaines émotions puissamment gastronomiques et à vrai dire, abandonnant courageusement un peu de notre fierté nationale, à vrai dire, il faut le reconnaître, certaines émotions parmi les plus raffinées qu’il nous soit donné de connaître.

Le travail ardu qu’il nous faut accomplir pour la comprendre en profondeur et en extraire les multiples trésors d’ambiguïtés est un travail qui appelle une petite récompense que l’on voudra bien saupoudrer avec une science d’expert.

En effet, les joies intellectuelles de l’étude du langage ont ceci de particulier qu’elles ne résonnent jamais aussi bien que lorsqu’elles s’accompagnent d’une charmante et discrète sensualité.

 

Pruderie

Les fins analystes y liront avec plaisir et espérons-le bienveillance un pudique et charmant jeu de mot.

Mais au-delà de la simple anecdote, les vrais esthètes verront à quel point c’est là une façon extraordinairement subtile d’être au monde.

 

Pour écrire

Pour écrire, il faut que quelqu’un accepte de se faire le gardien implacable de votre plus précieux secret.

Ce n’est qu’une fois et une fois seulement que cet acte héroïque est accompli, cet acte quasiment rituel, que les mots les plus fous peuvent s’envoler vers le monde et ses vicissitudes.

Le poète qui marche à tâtons retournera toujours à cette personne essentielle qui l’a fait naître à lui-même car c’est là et là seulement qu’il trouve la paix et la force suffisante pour pousser son cri de nouveau-né.

 

Le bout du monde

C’est un lieu légendaire que certains vantards prétendent avoir visité.

Mais en réalité, le bout du monde, c’est un petit village avec un joli nom où des oreilles apparemment mal élevées applaudissent du cœur si ce n’est des deux mains aux plus gaillardes mais aussi aux plus pieuses des invitations.

Le bout du monde, c’est une salle blanche, banalement municipale, rustiquement drapée où un homme qui se confie « amateur » vous aide à réorganiser vos idées en vous parlant humblement de vos vibrantes origines et en vous demandant, au détour d’une phrase, de lui rendre un quelconque hommage.

Voilà mon bout du monde à moi. Un lieu bien réel, très réel et où je peux retourner quand bon me semble me nourrir à nouveau de ce pain si précieux.

Ce village porte un nom que je lâche ici avec une grande émotion et dans le souci précis de lui faire un peu de publicité culturelle. Ah ! Bouleversantes sonorités italiennes ! Ah ! Biancade, candida fonte !

 

Quelques estocades rien que pour toi

Le désir

Pour moi, avant toute chose, le désir est une valse de Beethoven qui me vient des confusions de mon enfance.

Mais voilà, le désir parfois, fut-il confus, le désir parfois miraculeusement s’incarne.

Dans le secret d’une chambre qui vibrera de ces mots que je ne rends pas encore publics car ils n’appartiennent en fait qu’à toi, tu m’aideras je le crois à faire à nouveau vibrer les touches romantiques de mon piano d’enfant.

Je t’offre ce petit bouquet de mots. Garde-le, jette-le mais surtout ne le montre pas à n’importe qui et rends-le moi un jour si tu le souhaites et si tu le désires en le faisant résonner d’une toute autre musique qui sera bien proprement tienne.

Je te sais puissant, je te sais serein mais aussi, du loin de ton pays je le devine, je te sais ému et c’est comme ça que tu me plais.

 

L’inspiration

On la présente souvent comme un épineux problème. On dit qu’elle vient et que c’est beau quand elle est là mais on dit aussi qu’elle s’en va et qu’alors seuls le temps et les hasards de la vie peuvent y faire quelque chose.

Mais moi je crois qu’en réalité elle est toujours là, plus ou moins affleurante.

Un homme un jour m’a dit : ne t’arrêtes jamais de marcher et tu trouveras au détour d’une rue ce que tu as toujours cherché. Depuis, je marche et j’écoute même le rythme et la couleur du son de mes pas.

C’est un travail, mais ce n’est pas un travail qui fatigue. Bien au contraire, ce mouvement continuel est un profond repos de l’âme, une prière musicale qui nourrit, enchante et fait authentiquement vivre.

Les signes et les sources sont partout. Il suffit de savoir les cueillir dans l’instant et puis c’est comme une toute petite cuisine dont on aurait déjà les ustensiles et les ingrédients : la connaissance intuitive et millénaire d’un savoir-faire qui n’a rien d’occulte.

 

Poésie, littérature

La poésie danse gracieusement sur un tout petit fil.

Au-dessous d’elle, la littérature ouvre grand ses longs bras de velours pour la recueillir en cas de chute ou de faux pas.

Joli ballet duquel émerge une joie sublime, infinie et tellement innocente.

 

Quelques vertus qui me se sont propres

Puissance

Notons bien tout d’abord que la puissance est étrangement féminine.

C’est une déesse aux seins très vigoureux. C’est une femme de tête mais qui ne serait peut-être pas ce qu’elle est sans une petite mollesse bien cachée que l’on devine à peine dans son chaste décolleté, sans une sorte de pure tendresse qui difficilement s’avoue.

Un petit « i » pourtant la virilise. Mais est-ce bien suffisant, n’est-ce pas trop discret pour lui permettre d’atteindre ses fantastiques objectifs et ses formidables ambitions ?

 

Légèreté

La mienne est la petite dentelle d’un village de pêcheurs que tu connais par cœur. Tu ne l’as pas tissée mais tu as su la voir.

Je la ferai bientôt flotter au vent si tu en es d’accord et si le vent est assez tiède et délicat pour la faire sécher sans la faire ternir.

 

Patience

La tienne fût autrefois si frêle mais elle est maintenant infinie.

La mienne a un peu failli mais cette fissure-là m’a permis de désirer maintenant sans en avoir peur ta si profonde fidélité et de t’offrir aussi joyeusement la mienne.

Cueille-la, cueille-moi et écoute attentivement ces mots que je t’envoie dans ma langue maternelle. Ecoutes-en les innombrables échos si tu peux, accueille avec une infinie tranquillité, celle dont seul tu es capable, cette vérité que j’ai mis si longtemps à te dire et qui encore un peu m’échappe et me coûte. Un jour dans ce calme infini que tu as su créer, dans cette intimité sublime qui est exactement celle qu’il me fallait, un jour tu entendras mon long et langoureux cri d’amour qui t’es entièrement destiné.

 

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